La Nouvelle Orléans, ville rock and roll qui swingue

Bienvenue pour ce nouvel article de ma rubrique bi-mensuelle: »La Nouvelle-Orleans et ses secrets d’histoire « . Installez vous confortablement. J’ espère que ce moment passé ensemble vous dépaysera et vous donnera envie de venir ou revenir nous rendre visite tôt ou tard. Allez, c’ est parti pour 5 minutes et bonne lecture !
Je vous donne, cette fois-ci, rendez-vous au 834-840 rue Nord Rampart, au bout de la rue Dumaine et à la lisière du Vieux-Carré et du Tremé ( le plus vieux quartier afro-américain des Etats-Unis ).

Là se trouve une laverie automatique de quartier où je me trouve au moment ou j’ écris ces lignes avec mes écouteurs aux oreilles pour faire passer le temps et je pense à la chanson de Francoise Hardy: « Swing au pressing » dont voici les paroles écrites par Michel Jonasz.

Sam’di-midi blanchissage

Pantalons costumes corsages
Qui qui lessive en lessiveuse
C’est la ménagère heureuse
On nettoie la crasse d’une semaine
Son cambouis ses soucis ses peines
Dégraissage complet mon mari
M’a fait la chose aujourd’hui
ça Swing Au Pressing
On met des sous dans les machines
Pour voir tourner les bulles d’enzymes
Swing Au Pressing
ça smart ou ça pop art
Tout’l’monde est à l’eau écarlate
Blouse de mécano noir smoking
Swing Au Pressing
Les vagues dans ces hublots mesdames
Font-elles penser à la … Louisiane ? ( ELLE DIT GUYANE MAIS MOI, J’ENTENDS LOUISIANE ).
L’ adoucisseur adoucit-il
Vos coeurs fragiles
Détache rince essore sèche ma belle
La seule issue c’ est l’eau d’ javel
Au mal d’amour aux migraines
Allez à la s’maine prochaine
ça Swing Au Pressing
On met des sous dans les machines
Pour voir tourner les bulles d’ enzymes
Swing Au Pressing
ça smart ou ça pop art
Tout’ l’ monde est à l’ eau écarlate
No smoking because oppressing
Swing Au Pressing.

Michel Jonasz


Les gens du quartier, viennent y « faire leur linge », les yeux rivés sur leur portable, masque sur le nez, gel à la main et en prenant soin de s’ éviter du regard. Le lieu est un peu « foutraque » car imaginez-vous que ce pressing est aussi une sorte de brocante ou on peut trouver, éparpillés, des lampes, des verres, des bijoux, des habits de Mardi-Gras. Mais on y trouve aussi des posters, des photos vintage de musiciens, des vieux magazines, des guitares et un juke-box des années 1940 car ce lieu a une singulière histoire que je me propose de vous raconter.

Sur le mur de la laverie, on peut voir une plaque: J&M RECORDING STUDIOS (1945-1956) et c’est là que commence l’ histoire de Cosimo Matassa (1926-2014 ), légendaire ingénieur du son et consideré encore aujourd’hui comme le createur du Rock n Roll car génial producteur d’ artistes tels que Fats Domino, Little Richard, Ray Charles et bien d’autres…
Nous sommes au début des années 40 et le jeune Cosimo, adolescent doué, fait des études de chimie à l’ université Tulasne, tout en aidant sa famille, originaire de Sicile, qui tient à l’ époque, là où se trouve cette laverie, une épicerie. Mais après les cours à la fac, le jeune homme au caractère trempé, échappe au regard du paternel et traversant la rue Nord Rampart, descend la rue Saint-Philippe pour se diriger vers la fameuse rue Nord Robertson, petite rue longeant l’ élégante Avenue Claiborne aux chênes centenaires.

la laverie sur RAMPART STREET

Cette rue Nord Robertson est fréquentée majoritairement par des Italo ou Afro-américains, appartenant souvent au milieu. S’ y trouvent aussi d’ innombrables clubs de musique, de blues, de jazz. L’ effervescence caractéristique du lieu, après 18 heures, attire des artistes en herbe, des musiciens, des poètes vagabonds auxquels se mélangent joyeusement, ce qui aurait pu laisser le visiteur interdit, des gens du coin, des familles respectables et la pègre locale, proxénètes et prostituées. C’ est un lieu qui vit jusque tard dans la nuit ou sur des scènes improvisées les « jeunes talents », aspirant à la gloire, affluent pour s’ inspirer du berceau des musiques métissées aux multiples influences typiques de La Nouvelle-Orleans.

Alors, le jeune Cosimo prend l’ habitude de trainer le soir dans ces bars enfumés et mal famés en se faisant l’ oreille qu’ il a cependant naturellement bonne. Il n ‘y pas de hasard mais que des rendez-vous, comme dirait Eluard et des rencontres seront décisives: Il croisera des vedettes confirmées comme les grandes Billie Holiday et Ella Fitzgerald ou le clarinettiste créole Alphonse Picou, qui dirige son propre club. Semaine après semaine, le jeune homme retourne dans cette « rue de la joie » comme une promesse d’ un futur, et prenant un jour son courage a deux mains, se décide de parler à son père, patriarche intraitable et qui n’ admet facilement pas la réplique. Il lui annonce qu’ il ne sera pas chimiste, ni épicier mais producteur de musique !

COSIMO MATASSA, enregistrement dans son studio en 1958 Photo 6/11/1958

Le vieux Matassa s’ étrangle mais n’ a pas le temps de reprendre son souffle et ses esprits, quand Cosimo enchaine que le garde-manger derrière l’ épicerie, ou sont entassées caisses de poireaux, patates douces, okra, conserves et charcuteries pourrait être libéré et que sans aucun doute, il le transformerait en un studio d’ enregistrement. Bien sur, il terminerait ses études et continuerait d’ aider à l’ épicerie entre temps. La réponse fut claire, ce fut un non mais le fils tenait du père et à force de réiterer sa demande, Matassa senior finit par céder à Matassa junior. Cosimo aménagea de ses propres mains un studio avec quatre pistes, c’ était en 1945.

Pour l’ enregistrement :

  • Une piste pour les batteries et rythmiques ( washboard = planche à laver, cuillères, percussions ).
  • Une piste pour la basse ( la racine du morceau ).
  • Une piste pour les guitares ou le piano.
  • Une piste pour la voix et les choeurs.
  • Pour le mixage: Batterie, rythmiques infernales ( pour faire danser ), basse comme racine incontournable et voix devant.
  • Guitares et pianos et cuivres derrière. Et c’ est ainsi que naquit un Rock n Roll brut, rugueux dans un obscur studio, pas très bien insonorisé au début ( des couvertures sur les portes ), derrière une épicerie italienne animée dans le quartier du Treme.

Dès lors, le jeune Cosimo invita « les jeunes talents » repérés dans la rue North Robertson à venir enregistrer leurs « maquettes » dans ce ce studio. Le gars avait du flair car c’ est bien de modernité et de désir de changement de société que Matassa véhiculait à travers ses productions musicales : Les premiers jeunes musiciens inconnus à venir dans le « garde-manger » s’ appelaient Fats Domino (1928-2017), Jerry Lee Lewis (1935- ), Ray Charles ( 1930-2004 ) et Little Richard ( 1932- 2020 ).

Les textes étaient simples mais parfois subversifs, à double sens et d’ aucuns dont quelques oreilles puritaines et les radios locales s’en offusquèrent rapidement. Au sujet de Little Richard, j’ ai ici une anecdote croustillante: Beaucoup d’ entre nous se souviennent de son tube planétaire: « Tutti Frutti » et le titre même du morceau suscita interrogation. Frutti pour les fruits, et si oui, de quels fruits parlait t’ on ? Ou Frutti au sens de frottements… Dans les deux cas et dans l’Amérique anglo-américaine conservatrice, cette chanson ne « passait » pas. Cosimo, ingénieur et débrouillard comme pas deux, avait enregistré ce morceau, pouvait presser les disques dans son local et les proposer aux radios locales.

Déjà, Little Richard était noir. Pas simple d’ en faire la promotion, peut-être Cosimo, jeune sicilien au physique de jeune premier, pourrait apparaître et « faire la pochette de disque ».

N’oublions pas que nous étions dans le Vieux Sud de la Ségrégation Raciale, et puis les mots étaient trop explicites. Alors, Cosimo, en producteur avisé, approcha son artiste ( qui était têtu comme une mule, je cite Cosimo que j’ eus le privilège de rencontrer à deux reprises ) pour lui demander de changer quelques mots pour que les radios puissent commencer à jouer la chanson. Après discussions entre les deux hommes, une deuxième version, plus « soft » fut enregistrée. C’ est celle que vous connaissez. Happy end. Cette nouvelle musique populaire de Rock n Roll fut popularisée peu après par un petit blanc né à Tupelo, dans le Mississippi mais qui avait grandi à Memphis, la ville du blues. Il avait intégré les codes des racines de la musique afro-américaine soul de La Nouvelle Orléans.

Il dansait, se déhanchait, s’ habillait, chantait comme un noir de La Nouvelle-Orleans, avait une belle gueule, moue et mèche, et fit du Rock n Roll un succès planétaire: Elvis Presley avec des chansons comme « Heartbreak Hotel », « Hound Dog » et « Blue Suede Shoes » avant de devenir un crooner avec le fameux « Love me tender ». Cette musique fit quand même danser le monde entier mais fut détronée dès le milieu des années 1960 par une musique qui tout en s’en inspirant s’ en démarqua: La Pop anglaise et le swinging London.

De belles chansons, plus mélodiques que rythmiques ( batterie derrière ), des voix neutres s’ intégrant dans les arrangements, avec les Beatles ( costume noir, chemise blanche et cravate, dandies propres sur eux en fond de révolte ) et plus tard les Rolling Stones, plus dévergondés, réinjectant dans leurs compositions la musique noire américaine et le blues. Apres 1956, Cosimo trouva un autre endroit, moins exigu pour continuer de produire ou conseiller des jeunes musiciens ou chanteurs qui le sollicitaient tels que James Brown, Ike et Tina Turner, Doctor John, les Neville Brothers, Willy de Ville, parmi tant d’ autres.

Il y a quelques années, la mairie et quelques officiels avaient émis l’ idée de transformer la laverie en un musée du Rock n Roll, mettant en avant le concept que La Nouvelle-Orleans n’ était pas seulement le berceau du Jazz mais aussi du Rock n Roll. Où en est ce projet ? L’ avenir le dira.

Cosimo Matassa se retira ensuite du show business et ouvrit, comme pour refermer la boucle, dans les années 1980, une petite épicerie familiale au 1001 de la rue Dauphine, au coeur du Vieux-Carré ( Matassa’s ) que ses deux fils tiennent encore de nos jours, où on trouve sa photo en grand et ou je fais mes courses chaque semaine, en écoutant sur mon i-pad… Quoi d’ autre ? Fats Domino, bien sûr et son fameux tube:  » Walking to New-Orleans » !

Paul Nevski

Paul Nevski

La Nouvelle Orléans, ville rock and roll qui swingue
Étiqueté avec :