aristocrate créole

Par Paul Nevski :  » Bien qu’ étant au moment ou j’ écris ces lignes chez moi, au fond du jardin de l’ Habitation Caprice, dans le quartier du Marigny sous le soleil d’hiver de la Nouvelle-Orléans, je vous donne, miracle de l’internet, rendez-vous en plein coeur de Paris dans le VIII arrondissement, au 41 rue du Faubourg Saint-Honoré.

Nous sommes près du Palais de l’Elysée, dans l’hôtel particulier Pontalba, de nos jours résidence officielle de l’Ambassade des Etats-Unis.

En 1836, une riche créole, la Baronne Pontalba (née Micaela Almonester à La Nouvelle-Orléans en 1795 et décédée à Paris en 1874 ), achète ce lot où se trouve une modeste maison de campagne.

Elle engage l’architecte Visconti (ancêtre de de vous devinez qui) pour construire un palais comme pied-à-terre sur les petites collines du bord de la Seine. Cette dernière qu’elle vénère, lui rappelle le Mississippi, en étant cependant moins large, intempestive et « débordante ».

Son père, notaire, politicien et célèbre homme d’affaires de La Nouvelle-Orléans, l’ avait mariée de force, alors qu’elle n’avait que quinze ans, à un aristocrate français et cousin éloigné, Xavier de Pontalba. Pour la petite histoire, cette rocambolesque union connut des hauts et des bas avec un célèbre épisode, le moins qu’on puisse dire quelque peu sanglant et qui défraya la chronique des deux côtés de l’Atlantique:  En effet, pour des raisons peu avouables, son beau-père lui tira dessus en voulant l’ éliminer (crime passionnel et affaire de gros sous) et la manqua presque : elle  y laissa un doigt. Le soir même, le malheureux homme se suicida de désespoir en se flanquant une balle dans la tête.

Qui croit encore que la Seine ou le Mississippi sont de longs fleuves tranquilles ?

Mais la belle baronne à neuf doigts… aimait à se promener avec ses amies le long de la rue de Rivoli, où, sous les arcades se trouvaient les meilleures boutiques et salons d’ essayage de mode, faire une pause aux jardins des Tuileries puis en prenant son temps, descendre en empruntant les rues encombrées et bruyantes du vieux Paris, qui lui remettaient en mémoire celles du Vieux-Carré de sa ville natale, pour arriver jusqu’à la fameuse place Royale (de nos jours place des Vosges).

Là  vivait un célèbre écrivain et poète, Victor Hugo  chez qui se réunissaient  ses amis du Cénacle, à savoir presque tout ce que le romantisme français comptait de gloires littéraires.

Autour de la Place Royale, et c’était terriblement stimulant, se mêlaient aux écrivains reconnus, musiciens, architectes, peintres et autres artistes, tous les arts communiant dans une même recherche.

Madame de Pontalba, en fréquentant ce milieu, avait le sentiment exaltant de vivre un tournant de l’histoire en se débarrassant des conventions académiques et des vieux conformismes, pour inventer des formes résolument modernes, laissant libre cours  à son imagination. Chacun lisait ses œuvres, on se dispensait mutuellement encouragements et félicitations et la baronne louisianaise écoutait tout en dégustant une glace devant un bon café avant de rentrer rue du Faubourg Saint-Honoré en calèche alors que la nuit tombait sur Paris…

Alors, là, dans son salon, la baronne, en bonne urbaniste visionnaire, se mettait au travail et La Nouvelle-Orléans, sa ville natale, dont elle avait une certaine nostalgie, lui revenait en tête.

En effet, avant 1803 (achat de la Louisiane par les Etats-Unis), devant la cathédrale Saint-Louis, alors modeste, la place d’ armes était un terrain vague plutôt mal structuré sans aucune attractivité particulière.

De plus, depuis la récente arrivée des Anglo-Américains en ville, le quartier « à la mode » n’était plus le Vieux-Carré avec ses ruelles étroites mais le Garden District avec ses larges avenues et belles habitations à colonnades blanches, dites de la renaissance grecque.

L’ancien quartier français était désaffecté et madame de Pontalba s’était jurée d’y remédier…

Elle rentra en Louisiane et eut cette brillante idée, avec l’accord de la ville mais en donnant de son temps, son énergie, son imagination et en engageant ses propres deniers du concept avant-gardiste pour l’époque d’un square à la française. 

Les appartements Pontalba en construction, daguerreotype d’ époque

Elle fit construire dans la foulée un complexe immobilier sous forme d’élégants bâtiments qui portent son nom de nos jours: les appartements Pontalba, très prisés, car donnant sur les chênes centenaires, face au port.

Sous les galeries, madame de Pontalba fit ouvrir des restaurants, des salons de thé, des cafés littéraires où les artistes venaient exposer leurs dessins et peintures, encourageant ainsi la vie intellectuelle dans le Vieux-Carré.

Avec en tête comme exemple la place Royale (place des Vosges) à Paris et avec l’aide de l’architecte/paysagiste de La Nouvelle-Orléans Louis Pilié, le terrain vague qui se trouvait devant la cathédrale Saint-Louis fut transformé de fond en comble.

photo à gauche : Place des Vosges à Paris; à droite, Jackson Square à la Nouvelle Orléans

Le projet fut finalisé en 1851, date à laquelle  la baronne prit la décision de rentrer définitivement à Paris pour y finir paisiblement ses jours dans son hôtel particulier.

La baronne âgée

Ainsi, après la messe du dimanche matin, les Créoles de la bonne société prirent l’habitude d’aller déjeuner, flâner « à la parisienne » dans le coeur historique de notre ville, lieu devenu l’ endroit où se montrer. D’ aucuns dirent même que des Anglo-Américains, s’ennuyant Uptown s’ y aventuraient en douce … Because it was the place to be, of course !

Le Vieux-Carré avait ainsi repris vie, mission accomplie.

La place d’ Armes (où fut célébré l’ achat de La Louisiane en 1803 avec levée du drapeau américain et les armées au garde-à-vous), devint officiellement Jackson Square après la bataille de La Nouvelle-Orléans en 1814.

C’ est de nos jours la parfaite carte postale.

Pour en savoir plus sur la tumultueuse vie de la Baronne Pontalba et si vous lisez l’anglais, je vous recommande l’ excellent livre de Christina Vella  » Intimate Enemies, the two worlds of Baroness de Pontalba « , Louisiana State University Press.

Maintenant, à quand un film en français retraçant son existence et qui verriez-vous endosser le rôle de cette grande dame au tempérament bien trempé qui changea la face du centre historique de notre ville ?

Des suggestions ? Prenez soin de vous. A la prochaine.

Paul Nevski, fondateur du Monde Creole. (www.mondecreole.com).

adresses utiles

deux musées sur Jackson square, le Cabildo et le Presbytère :

 louisianastatemuseum.org

 un musée place des Vosges : www.maisonsvictorhugo.paris.fr

De la Nouvelle-Orléans à Paris, l’ itinéraire d’ une aristocrate créole férue d’ urbanisme
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