grande isle

La route 1 traverse la Louisiane en diagonale, depuis les confins de sa frontière avec le Texas et l’Arkansas, jusqu’à l’autre extrême, où elle se termine dans un cul-de-sac entourée d’un motel, d’un restaurant et d’un petit port accueillant des bateaux de plaisance ou de pêche, à quelques encablures du Golfe du Mexique.

Les sept derniers miles de ce grand trajet amènent le voyageur le long d’une fine raie tracée entre deux eaux, un grand banc de sable en quelque sorte.

Diminuée aujourd’hui par l’érosion, sa stature était telle qu’on l’a nommée la Grande Île, station balnéaire pour les gens fortunés cherchant une brise fraîche et les fruits de mer à portée de main

Les gens de moyens plus modestes appréciaient aussi les mêmes plaisirs qu’un séjour au bord de la mer pouvait apporter.

Les bleus, des descendants de Jean Lafitte

Puis, les résidents mêmes, ceux qui restaient là pendant les mois plus froids et moins ensoleillés, souvent descendants des pirates qui ont vogué avec Jean Lafitte, connus localement comme les « Bleus » à cause de leur teint soi-disant plus foncé et parlant un français rocailleux et « gras » à cause de la prononciation gutturale des « r ».

Tout ce monde, et bien plus, était certainement amoureux comme moi de cette île barrière entre le golfe et la Baie Baratarie.

Les plages de la Grande Île ont été immortalisées par « L’éveil » de Kate Chopin et les photos de Fonville Winans.

Ces plages, autrefois tellement étendues qu’un petit train transportait les vacanciers jusqu’au bord de l’eau, se sont rétrécies à tel point que les lames du golfe ne sont plus qu’à quelques pieds de la route par endroits.

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En plus du train, on conduisait des bus et des voitures jusqu’à la plage, la « playe » comme on dit chez nous; aujourd’hui ils ont cédé la place aux voiturettes de golf roulant parallèle aux vagues.

Les maisonnettes surélevées qu’on appelle des « camps » comprenaient la majorité des bâtiments.

C’est dans ces structures rustiques, souvent avec un mobilier rudimentaire, que les souvenirs d’enfance indélébiles se sont forgés : des parties de cartes interminables, des châteaux de sable, la pêche aux crabes, des coups de soleil apaisés à coups de Noxzema, la crème glacée faite maison, les tasses d’eau salée avalées par accident en nageant et les coups de tuyaux d’arrosage pour se laver du sel et du sable collés à la peau.

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Ce mince bout de monde au bout du monde demeure un lieu sacré dans la mémoire collective. 

Malgré la menace annuelle de destruction, la construction de palais dépassant de loin tout ce que les bourgeois néo-orléanais d’autrefois auraient pu imaginer comme maison secondaire qu’on appelle aussi sans ironie des camps continuent bon train.

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À chaque passage d’ouragan, l’avenir de la Grande-Île devient un peu moins sûr, un peu plus précaire.

Quelle est cette attraction fatale qui attire les visiteurs vers cette Atlantide en sursis?

La Grande-Île, comme un phénix aquatique qui renaît de ses ressacs, vit de multiples réincarnations.

Quelle est cette attraction fatale qui attire les visiteurs vers cette Atlantide en sursis?

Mais pour combien de temps encore?

Article de David Chéramie. Publié également dans Acadiana Profile.

David Cheramie est né à la Nouvelle-Orléans en 1959. Il a grandi sur le bayou Lafourche, où se parlait le français cadien que ses parents ne lui ont pas appris. C’est au cours des années 1980, pendant un long séjour en France, qu’il a pris sa revanche en retrouvant son identité francophone. Ancien directeur du Codofil, il dirige aujourd’hui Vermilionville, le musée d’histoire vivante de Lafayette. Chevalier de l’Ordre des arts et des lettres, iI a écrit plusieurs ouvrages en français (notamment « Lait  à mère »,  « Julie Choufleur », « L’allée du souvenir ») publiés aux Etats-Unis et au Canada. 

Grande Île, mon amour : du sable, du sel, du soleil, des souvenirs!
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