destinée, Isabelle

Isabelle Cossart, présidente, fondatrice de TOURS BY ISABELLE et fermière sur les rives du Mississippi.

La Nouvelle-Orléans, par un après-midi sous un soleil qui nous laisse déjà entrevoir le printemps. Les jours s’allongent, les températures sont douces.
Les restaurants, les cafés sont ouverts, les terrasses sur les trottoirs du Vieux-Carré ou du Marigny accueillent locaux et touristes et j’ai, car je suis de bonne humeur au moment ou j’écris ces lignes, l’envie de partager avec vous l’histoire d’une femme assez incroyable, Isabelle Cossart, heureuse créatrice de projets divers et variés, autant que surprenants, femme d’affaire et de famille a la fois.

J’ai rencontré Isabelle il y a quelques années et j’ai eu le plaisir de travailler avec elle, de la découvrir au fil du temps.
Aussi, j’en ai assez des mauvaises nouvelles au sujet de la crise sanitaire, à force de regarder la TV, de m’informer sur les réseaux sociaux et je suis désireux de partager avec vous, une « success story », comme on dit chez nous aux USA.

Pour le bien que cela procure. Je traduirais ce terme en français par tout simplement « une belle histoire », ce qui ne veut pas dire une histoire de conte de fees avec baguette magique pour inverser le cours du temps, mais l’histoire d’une femme de risques, d’une battante et d’une survivante, a bien des égards.
J’espère aussi, en écrivant ceci que des jeunes qui souhaitent peut-être une autre vie, qui ont faim d’aventures et de s’accomplir, trouveront, dans les lignes qui suivent espoir, foi et courage pour aller au bout de leurs rêves.
Oui, l’histoire d’Isabelle pourra  peut-être inspirer celles et ceux qui voudront bien prendre le temps de lire ma bafouille.

ISABELLE AU PLAT PAYS

Isabelle Cossart est née à Lille dans la maison de son arrière grand-mère mais elle a grandi jusqu’à l’âge de huit ans en Belgique sur la propriété de ses grands-parents, qui lui avaient transmis l’amour de la terre. Son grand-père paternel était conférencier-écrivain et l’enfant nourrissait secrètement une profonde admiration pour lui. Elle a parlé flamand avant de parler français. Donc les Flandres, ce beau et fameux  » plat pays  »  qui l’à vu s’ouvrir au monde, au sein d’une famille soudée et aimante.Au sujet du « plat pays », vous souvenez-vous comment Jacques Brel le chantait ?

Savait-elle, gamine, que la vie lui ferait quitter Les Flandres de sa toute jeunesse pour retrouver un autre plat pays, mais avec marécages et bayous, qui est devenu le sien depuis : La Louisiane.C’est sa maman qui faisait la classe a ses enfants, leur infusant un esprit d’indépendance, de non conformité tout en imposant des règles strictes et Isabelle, petite fille passait le plus clair de son temps à jouer, après les devoirs, dans les bois et à faire des cabanes, à construire de ses mains, construire quoi après les cabanes?

Elle ne le savait pas. Alors, elle passait son temps à imaginer, à rêver avec les arbres comme compagnons. À l’âge de 16 ans, la jeune fille avait obtenu une bourse avec the « American Field Service », pour aller passer un an dans un lycée à Sausalito en Californie, mais ses parents ont fermement refusé de la laisser partir avant qu’elle ait terminé ses études secondaires et passé son bac en France. L’adolescente fut tout à fait dépitée de celà. Elle s’était promise alors de partir, coûte que coûte en Amérique, sa majorité atteinte.

Quelques années plus tard, avec l’idée de partir vivre en Amérique, Eldorado qui lui paraissait lui ouvrir de possibilités non entrevues dans sa Belgique et après trois ans d’études à l’université de Lille III,  Isabelle avait 11 unités de valeur. Tout se présentait sous les meilleures auspices avec cependant une ombre au tableau. Il lui manquait  le thème anglais pour avoir sa licence d’anglais. Ses parents avaient entre-temps, accepté de la laisser partir à l’étranger dans un pays anglophone pour perfectionner son anglais et finir sa licence.

Au grand dépit de ses parents et pour la petite histoire, elle ne finit jamais sa licence d’anglais, bien qu’elle parle aujourd’hui la langue de Shakespeare parfaitement et sans aucun accent. Fait suffisamment rare pour une francophone d’origine pour ne pas le saluer. Enfin, quand je dis sans accent, si quand même peut-être, mais celui du sud de notre chère Louisiane, un peu traînant car c’est une vraie Louisianaise de coeur dont je vous parle.

Elle confirme ce que j’ai toujours cru : On aime ses parents, on les honore, on est reconnaissant pour l’éducation, le cadre qu’ils nous ont donné, mais cela ne veut pas dire que nos « déviances ou chemins de traverse » sont coupables ou ne méritent pas de validation de leur part. Les parents quelques fois, et sans s’en rendre compte, donnent à leurs enfants la possibilité de se projeter en dehors de l’attente familiale. Ascendance respectée mais descendance réinventée.  De toute évidence, Isabelle était dans le mouvement et la curiosité de découvrir le monde.

EXTRAIT D’UN ENTRETIEN

« … J’ai alors obtenu un visa à l’ université Colby College dans le Maine pour être assistante du ‘foreign language department’ en 1974. J’étais très surprise d’ailleurs que les jeunes qui y étaient portaient des blue-jeans qui semblaient tout décousus et déchirés, alors qu’on me disait qu’ils venaient de familles aisées ! Je faisais partie du staff mais j’étais du même âge que les étudiants !

Au bout d’un an, tout le monde me disait que je ne pouvais pas juger les États-Unis sur cette expérience limitée et que je devrais passer une année ailleurs pour connaître mieux l’Amérique. C’est alors que j’ai réussi à obtenir un visa d’un an pour être professeur de français en Louisiane, dans une école publique, dans le primaire avec l’organisation Codofil.

arrivée en 1975

Je suis donc arrivée à Bâton Rouge pour une formation rapide au mois de juillet 1975 avec mon visa d’un an.  Je pensais avoir pris une bonne décision en choisissant la ville de la Nouvelle-Orléans quand on m’a demandé où je désirais enseigner. Il me semblait qu’il devait y avoir une vie culturelle plus intéressante: musique etc. J’avais fait le choix de la ville plutôt que la campagne car dans mon jeune esprit de « pionnière des temps modernes » (rires), davantage porteuse de promesses et d’opportunités.

Je n’avais pas assez d’argent pour le ticket de bus entre Bâton Rouge et la Nouvelle-Orléans et du coup j’avais décidé de faire ce trajet auto-stop toute seule, avec ma grosse valise blanche. Je me souviens que c’est une Volkswagen verte Beetle qui s’est arrêtée et m’avait offert de m’emmener.
Le lendemain, décidée comme pas deux, je suis allée à pied jusqu’au consulat de France leur demander leur aide pour trouver un petit appartement en ville car l’école commençait la semaine suivante, il n’y avait pas de temps à perdre. Je dois avouer que sur le trajet,  je suis tombée sous le charme de la ville.

Ils me recommandèrent un appartement d’une pièce, non meublé, rue Canal dans ce que l’on appelait les Delta Towers. L’ascenseur sentait les vieilles chaussettes et mon rêve américain en pris un coup quand le soir venu, je me retrouvais seule entre mes quatre murs avec mon lit, un placard, une table, un réchaud et un lavabo. Mais j’avais pris la décision de m’accrocher. De toute façon, revenir en Belgique, eut été un renoncement, une preuve d’échec cuisant, d’erreur de jeunesse ( j’entendais déja des ricanements derrière mon dos )  et ça c’était hors de question, parole de Cassart !

L’école primaire que l’on m’avait assignée, rue Bienville, était en plein ghetto du centre-ville et tous les petits du jardin d’enfants à qui je devais enseigner le français avaient besoin d’assistante sociale, d’un papa, de chaussures parfois et de tout sauf d’apprendre le français. Mais je m’y suis mis du mieux que je pouvais et je pense que quelques-uns ont quand même appris pas mal de choses en français cette année-là « .

Comme son salaire  du Codofil était de 250 $ par mois et  le loyer 200 $, autant vous dire que la jeune femme devait arrondir ses fins de mois.  Une autre prof très sympa avait même mis un panier dans la bibliothèque de l’école avec une étiquette: « pour aider la prof de français » et les gens très gentiment y  mettaient souvent des boites de conserve ou d’autres produits comestibles bien appréciés !

Débuts professionnels

Un jour, une amie française qui était guide professionnelle lui demanda de la remplacer pour accueillir un groupe de touristes français en visite. Isabelle n’y connaissait rien alors elle est  allée passer plusieurs heures à la bibliothèque, rue Loyola, pour apprendre les rudiments de l’histoire de la ville. Cette amie lui confia un secret en souriant :
  » Tu sais, les gens ne connaissent pas tout et du moment que tu racontes bien, que tu as le désir, le besoin de partager quelque chose d’intéressant, de véridique historiquement et surtout en restant toi-même, il n’y verront que du feu, ils seront éblouis. Tu leur offrira une parenthèse, un moment de répit. Et cela, sera la suprême récompense de ton travail, de ton acharnement. Fais les rire, fais les pleurer, mais fais leur quelque chose car voyager est suspendu comme un rêve, a un fil invisible, fil d’Ariane dont nous avons tous besoin. C’est une règle dont nul ne peut s’affranchir « .

ISABELLE EN LOUISIANE

Mais la jeune Isabelle voulait quand même en savoir plus sur l’histoire de cette ville multiculturelle, mystérieuse et complexe. Elle continua à se perfectionner et à faire des remplacements de plus en plus souvent pour cette amie. Très vite et sur le terrain, elle comprit qu’il était bien mieux d’avoir des groupes de visiteurs plus réduits et de leur montrer les choses hors des sentiers battus au lieu de s’arrêter dans les boutiques pour qu’ils achètent des souvenirs, « made in China ».  

Elle a donc commencé en 1979 à faire des tours privés pour les touristes français avec un van de location qu’elle allait chercher tôt le matin à l’aéroport alors qu’elle attendait son premier enfant, et qu’elle ramenait son véhicule le soir  des journées de seize heures, seule au volant, avec son seul rêve comme compagnon.

La société : « TOURS BY ISABELLE » / WWW.TOURSBYISABELLE.COM était lancée.

Puis, elle épousa son petit ami, un Cadien, ce qui régla son statut d’immigrante.  ils eurent quatre enfants en cinq ans.
La concierge du prestigieux hôtel Monteleone, situé rue Royal  dans le Vieux Carré, lui suggéra de faire des visites guidées en anglais aussi car elle était devenue  carrément bilingue. En 1980, après des négociations interminables, elle  réussit à obtenir un emprunt pour acheter un van usagé de 14 places. Elle imprima une modeste brochure en français qu’elle alla démarcher dans les grandes agences de voyage à Paris lors de ses voyages annuels en France avec ses enfants, avec le titre:

Venez donc en Louisiane !

Son idée était d’offrir des excursions bilingues (ce que personne ne faisait) pour de petits groupes: 13 personnes maximum, visites de la ville, des légendaires plantations, balades en bateau dans les bayous pour découvrir flore et faune louisianaise dignes des forêts amazoniennes.
Visant la qualité des prestations plutôt que la quantité de visiteurs. « Tours by Isabelle » dure depuis 42 ans.  L’ouragan Katrina fut une épreuve, l’obligeant à vendre ses vans et recommencer à zéro.
Sa philosophie  » Lâche pas la patate « , comme son beau-père disait:  » La patate peut être chaude, elle te brûle le coeur, l’esprit, la peau mais la peau repousse « . Philosophie de Louisiane !
Elle à maintenant 13 petits-enfants et elle se demande si l’un d’entre eux sera intéressé pour reprendre sa société après elle.

Le verger ? Fermière, un retour aux sources ?

 En 2010, un article du «  New York Times »  décrivait Isabelle comme « fermière par accident, par hasard ». Je ne sais pour vous, mais pour moi les accidents de la vie sont souvent des nouveaux départs.
Son mari avait planté beaucoup d’arbres fruitiers sur une propriété qu’ils  avaient achetée en 2012. Et puis  le mari est parti pour épouser la meilleure amie de leur fille aînée ! Isabelle se retrouva  donc seule avec avec plus de 630 magnifiques arbres fruitiers ! Pas question de gaspiller cette belle récolte de pamplemousses roses, d’oranges sanguines, d’oranges douces de Louisiane, de citrons Meyer, de calamondins, de  kumquats et  de satsumas. Alors elle commença à les donner autour d’elle puis une amie lui dit que son mari était chef dans un grand restaurant du centre-ville et qu’il serait tout disposé à les acheter.

Comme depuis sa plus tendre enfance, en Belgique, sa maman avait toujours été « bio », avant même qu’on invente le mot, elle avait toujours appris à ses enfants à éviter les fruits traités, et à rechercher des produits naturels pour leur alimentation. Isabelle avait retenu la leçon et  développé une méfiance vis-a-vis des produits chimiques lui interdisant pesticide ou insecticide dans son verger. Les abeilles, les araignées, les coccinelles et des tas d’autres insectes y règnent à foison.
Entre-temps, Isabelle Cossart  survécut à un cancer du sein assez éprouvant, ce qui renforça encore plus sa conviction de manger 100 % naturel et végétarien. A ce jour, Isabelle associe ses deux activités, guidée par la même sagesse acquise au fil du temps.

Qu’elle soit dans son verger, à cultiver ses fruits, qu’elle soit sur la route pour les livrer dans toute la Louisiane ou en train de gérer sa compagnie de tourisme, c’est la même chose: La qualité prime sur la quantité. Je vais terminer par une citation de Jacques Brel, cher au coeur d’Isabelle:

« Rêver un impossible rêve.

Porter le chagrin des départs.

Brûler d’une possible fièvre.

Partir où personne ne part.

Aimer jusqu’à la déchirure.

Aimer, même trop, même mal.

Tenter, sans force et sans armure, d’atteindre l’inaccessible étoile: tel est ma quête ».

PHOTO D’ISABELLE A SON BUREAU, SOURIANTE, SEREINE, EN DEPIT DES EPREUVES DU PASSE ET A VENIR.

Merci d’avoir lu cet article. A la prochaine et portez-vous bien.

Paul Nevski, La Nouvelle-Orleans, fondateur du Monde Créole (WWW.MONDECREOLE.COM ).

L’ histoire d’ une destinée: Isabelle a plus d’ un tour… dans son panier
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